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Actes de la première Journée de l'EDIEC - Lyon, 7 novembre 2019
Sous la direction de Kiara NERI
Liste des auteurs : Benoit AUCLERC, Yassine CHATTOUT, Cécile CORSO, Frédérique FERRAND, Laurence FRANCOZ TERMINAL, Gaëlle MARTI, Kiara NERI, Mathieu ROUY
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Avant-propos de Frédérique FERRAND :
Cet ouvrage est constitué des Actes de la première Journée de l’EDIEC, qui s’est déroulée le 7 novembre 2019, et a rassemblé les membres de cette dernière en vue d’échanges vivifiants autour d’un thème provocateur : l’utopie.
L’EDIEC n’entendant pas fonctionner en vase clos, cette première Journée s’est voulue pluridisciplinaire, passant de l’utopie et le droit (avec une contribution de Gaëlle Marti) à l’utopie et la littérature, grâce à l’intervention de notre collègue Benoît Auclerc de la Faculté des lettres et civilisations. Ce double regard s’imposait, tant l’utopie est née dans la littérature pour n’être qu’ultérieurement appréhendée par le droit.
C’est bien dans un esprit d’ouverture que l’utopie a été abordée au cours de la Journée dont cet ouvrage retrace les contributions riches de nombreuses facettes. Utopie comme décrivant une société idéale (« lieu qui ne se trouve nulle part », en grec) selon Thomas More (L’utopie ou Le traité de la meilleure forme de gouvernement, 1516) ; utopie du rôle du droit comparé (apporter la paix dans le monde ?) comme l’a exposé Laurence Francoz Terminal à propos de la vision d’Édouard Lambert, grand comparatiste fondateur en 1921 de l’Institut de droit comparé de Lyon, et des évolutions postérieures : le renouveau des mouvements nationalistes – réaction à une globalisation galopante perçue par nombre de citoyens comme les dépossédant de leur libre arbitre –, la négation du droit par des gouvernements instaurant des démocraties « illibérales », nous amènent à nous interroger sur la force du droit, même celle du droit européen auquel s’attache pourtant un principe de primauté. Utopie de la construction européenne ? Mathieu Rouy et Yassine Chattout nous font cheminer dans l’idéal ayant présidé à la construction de la Communauté, puis de l’Union européenne dans laquelle l’utopie… et la Cour de justice ont joué un rôle de moteurs de l’intégration (V. aujourd’hui les articles 2 et 3 du Traité sur l’Union européenne et la jurisprudence illustrative sur la citoyenneté européenne développée dans la contribution) ; ils exposent aussi combien l’utopie d’une homogénéité totale du processus d’intégration a échoué (il suffit d’énoncer l’expression « coopération renforcée » pour constater que l’intégration se fait à plusieurs vitesses et à géométrie variable). Le droit international privé a également été questionné sous l’angle de l’utopie grâce à une présentation de Cécile Corso, qui s’est interrogée sur la possibilité de réaliser l’idéal d’articulation des ordres juridiques à l’épreuve des souverainetés nationales.
Un ancien maire de Lyon, Édouard Herriot, voyait en l’utopie « une réalité en puissance ». Le remarquable écrivain Victor Hugo la définissait comme « la vérité de demain ». Alors, l’utopie, un droit prospectif ? La lecture de ces Actes permettra à chacun.e de se faire son opinion et de construire sa réflexion sur le rôle du droit, sur la tendance sociétale actuelle à envisager – comme l’expose Gaëlle Marti dans sa contribution – des dystopies plus que des utopies, comme si la valeur progrès social qui a si longtemps été au cœur des combats et revendications politiques (espoir d’une société meilleure, sinon parfaite) avait failli et était remplacée aujourd’hui par les craintes de dérives possibles des évolutions sociétales, médicales, technologiques. L’historien Pierre Nora s’interroge ainsi : « Toutes les technologies numériques sont porteuses non seulement d’une économie capitaliste nouvelle, reconfigurée par un contexte mondialisé, mais d’une révolution cette fois plus révolutionnaire que toutes les précédentes et débouchant sur un autre type de civilisation. S’agit-il de simples outils au service de l’intelligence humaine ? Ou nous fabriquent-elles, ces technologies, une autre manière de vivre et même un autre homme, un univers transhumaniste ? ». Entrons-nous également dans l’âge du capitalisme de surveillance ? Jamais le progrès n’a été aussi ambivalent quant à ses effets sur l’être humain et la société ; il ne s’agit plus en effet du progrès en lequel Kant1 nous incitait à croire. Et, en même temps, la crainte d’être « en perpétuel retard sur une marche du monde en permanente évolution » empêche toute velléité de décrocher du mouvement d’adaptation éternel et sans fin. Il ne semble pas falloir déroger au « cap ». Nous savons bien que les nouvelles technologies d’intelligence artificielle et du numérique donnent lieu à un « projet ultralibéral de capitalisme prédateur ». Les règles du jeu doivent sans cesse être adaptées à l’inventivité de la technique qui se soucie peu de l’humain et des grands principes fondamentaux et éthiques. Le transhumanisme soulève les mêmes questions : après une première phase dans laquelle la technologie prend possession de la société – faisant ainsi disparaître le politique au profit d’une gestion scientifique –, elle prendra peut-être, dans un second temps, possession de l’être humain qui se retrouvera enfermé dans et par la technologie.
Utopie et dystopie, deux faces d’une même médaille qui auront donné lieu à de riches échanges au cours de cette première Journée de l’EDIEC, dont il faut souhaiter qu’elle soit suivie de beaucoup d’autres.
- Caractéristiques
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Année de publication : 2020
Collection : Les Cahiers de l'EDIEC
Format : En ligne
Numéro : n°1
Nombre de pages : 94
